Photo par CocoPhotographie

Je me souviens des ricanements dans le couloir, et dans le fond de la classe.

Je me souviens du ventre noué quand je traversais certains passages. Ce sentiment de solitude au milieu de ce collège bondé d’adolescents.

La peur de me faire pousser au même endroit. Ce qui arrivait d’ailleurs à chaque fois. La chocolatine volée à presque toutes les récrés, les coups d’épaules et les coups de pieds dans les files d’attente. Les insultes. Les agressions.

Je me souviens de la peur, au moment d’être interrogée en classe. Cette ambivalence entre cet amour de l’école et ces difficultés d’apprentissage. Passer pour une débile aux yeux de la classe, et pour une feignante aux yeux des profs. Et cette violence, qui n’a cessé de croître durant ces 2 ans. Celle qui ne se voit pas, celle qui est sournoise, et qui est difficile à prouver. La violence verbale. La violence psychologique. Le harcèlement.

Et cette sensation d’épuisement, à tout porter à bout de bras, car aucun adulte ne le voyait. Aucun adulte ne me croyait. Je n’avais qu’à « me défendre », « ne pas les écouter », « aller jouer ailleurs »,… Mes parents à l’époque étaient trop occupés professionnellement, et ils pensaient bien faire en m’encourageant à prendre de l’assurance. Mais comment aurais-je pu leur décrire l’horreur de mon quotidien ?

Il y avait ces regards moqueurs, accusateurs, fourbes, attendant la moindre opportunité pour se déchainer sur moi. Et servir de poubelle émotionnelle à ces adolescents surhormonés et incontrôlables.

Il y a eu les bousculades, les lapidations verbales et collectives, les fausses amitiés par plaisir de me voir décapsuler à cause de mon hypersensibilité, les faux rendez-vous amoureux pour m’humilier, rire de mes crises de larmes et de ma naïveté, les déjeuners seule au self,… Imaginer des scénarios pour me rendre folle était devenue l’activité favorite de certains.

J’ai fini par être tétanisée à l’idée de m’exprimer oralement devant la classe lorsque je connaissais la réponse ou que je souhaitais exprimer mon point de vue, car je savais que l’instant d’après je me serai faite bousculer pour avoir voulu faire « ma fayote »…

Jusqu’au jour où il y a eu cette lettre : ils s’étaient mis à tous, toute la classe, pour rédiger cette lettre aux allures de pétition générale. Chacun y était allé de son commentaire, en s’attaquant à ma personne, en remettant en cause la légitimité de mon existence sur Terre. Vous comprenez ? je n’étais qu’une « fille de bourge », « une tête à claque », « une blondasse écervelée », « une planche à pain », « la pauvre cousine de Dumbo avec ses grandes oreilles »,… M’interdisant de porter des soutien-gorge avec ma poitrine naissante car j’étais « une honte pour les femmes », « je n’étais pas une femme ».

Je n’étais pas légitime de commencer à être une femme.

Je n’avais pas lieu d’être, vu mes crises d’hystérie.

Je n’étais pas digne de vivre compte tenu de mon physique, de mes oreilles décollées, de ma maigreur…

Alors, je n’ai pas su faire autre chose qu’aller m’effondrer dans le bureau du CPE, cette lettre à la main. Et la volonté de vouloir m’enterrer dans son bureau, là, tout de suite. Et là, tout a pris une autre dimension : ma souffrance et mon calvair étaient identifiables, mesurables et prouvés. Il y a eu alors les rendez-vous avec le Proviseur, les CPE, les confrontations entre mon discours et le leur, les conseils d’école… Peut-être même une menace de dépôt de main-courante. Il y a eu des réunions et des sensibilisations auprès des élèves, des exclusions temporaires pour certains… Et enfin, la délivrance : le changement de classe en 4ème.

Ces deux années de collège ont anéanti les piliers de la personne que j’étais en train de construire. Je n’étais plus valable, je n’étais plus capable, je n’étais plus digne d’amour…

Mais malgré tous ces actes, toutes ces paroles, toute cette souffrance, je n’ai jamais cessé de croire en la bonté de l’être humain. Car j’avais une famille aimante, imparfaite et parfois maladroite, mais aimante de façon inconditionnelle. J’avais des amis dans d’autres classes qui me soutenaient comme ils le pouvaient.

Les enfants peuvent être cruels entre eux. Mais ce ne sont que des gosses.

C’est aux adultes de montrer l’exemple.

C’est aux adultes de protéger les enfants.

C’est. Aux. Adultes. De. Protéger. Les. Enfants.

Marion.