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Et puis un jour… l’autoroute s’est créée

Et puis un jour, c’est arrivé. Tu as arrêté de frapper quand tu n’étais pas d’accord. Tu as arrêté de t’exprimer en passant par ce langage corporel animal et viscéral.

Un jour, c’est arrivé, alors que je rentrais du travail. Je t’ai entendue crier, je m’attendais à devoir gérer la suite… Et puis, j’ai entendu : « Alors là je ne suis PAS CONTENTE DU TOUT hein ! Ca me rend très très fâchée que tu aies tout détruit ! ». Et puis c’est tout. Pas une main levée, pas un pleur de ton frère, pas de dents plantées dans un bout de main, pas de griffures, pas de hurlements. Rien. Ou si : des mots. Des phrases, pour expliquer à ton frère avec fermeté et assurance, pourquoi tu n’étais pas contente.

Et tu as récidivé ce soir encore, tu déboules dans la cuisine, l’air très contrariée : « Alors là, je suis désolée hein, de la façon que je le dit, mais hein… là, c’est stop ! Je ne suis pas d’accord pour qu’il détruise encore une fois ma construction ! Désolée hein de ma façon de parler, mais là je suis vraiment pas d’accord ! ». Voilà ce que tu as dit, ma fille. Sans retenue, sans contrainte, sans jouer de rôle. Et sans effort. C’est alors que j’ai compris : l’autoroute dans ta tête s’était enfin ouverte. Cette nouvelle autoroute que nous t’aidons à construire et sur laquelle nous t’accompagnons depuis des années, et plus intensément ces derniers mois… Cette autoroute de la communication, sans violence verbale ni physique. Cette autoroute de l’expression de tes ressentis, de ta colère, de tes sentiments d’injustice… Et puis, cette libération intérieure de cette colère innée en toi depuis toujours… Elle s’était apaisée, je ne la voyais plus.

Toi qui ne connaissais que la violence physique pour exprimer ta contrariété. Toi qui pensais qu’exister était synonyme d’agressivité. Toi dont la violence corporelle traduisait la violence émotionnelle qui t’envahissait. Toi dont les rituels quotidiens étaient sacrés et canalisaient tes angoisses. Tout s’est arrêté, d’un coup. De nouvelles connexions s’étaient faites, un nouveau chemin s’était créé. Tu n’avais plus besoin de faire d’effort pour retenir ton geste, car ton cerveau s’était câblé sur une autre voie. J’ai bien vu dans tes yeux que cette nouvelle réponse, face à cette situation, était désormais ancrée, naturelle et spontanée. Pas besoin d’effort, pas besoin de réfléchir, c’était désormais évident pour toi : il n’y avait pas d’autre réponse possible que celle-ci, celle des mots sur tes maux.

C’est alors que j’ai savouré la récolte de toutes les graines que nous avions semé avec ton père et ton entourage. Tout ce temps passé pour t’aider à comprendre, accepter et apprivoiser tes émotions. Tout ce temps à te rappeler le cadre, les règles de vie, les limites qui t’entourent, la temporalité. Tout ce temps à cultiver en toi l’empathie, se mettre à la place de l’autre, comprendre la conséquence physique de ses actes sur les autres. Mais aussi, tout le travail inconscient et indirect sur tes fonctions exécutives. Céline Alvarez a raison : le développement du langage, des fonctions exécutives et de l’empathie sont la clé de tellement de choses… Pour maintenant tout de suite, mais aussi pour plus tard.

Ma fille, toi à qui il a fallu rappeler encore et toujours le cadre, aujourd’hui c’est toi qui le rappelle aux autres, et même à nous adultes.

Ma fille, cette enfant qui déborde, qui nous déborde, qui me déborde… Tout ça parce que justement, tu les cherchais les bords.

Ma fille, cette enfant qui me dépasse par moment, mais qui m’a poussé à me surpasser.

Marion.