Il y a les scolaires, les timides, les silencieux, les agités, les réservés… Il y a ceux avec des troubles diagnostiqués, autour de l’autisme, du handicap mental, physique, psychique ou des apprentissages. Il y a ceux qui rentrent dans des cases, et puis il y a les autres…

Ceux qui nous glissent entre les doigts, que nous n’arrivons pas à cerner. Ceux qui se faufilent entre les failles des adultes tels des anguilles entre les rochers. Ils sont imprévisibles, exacerbés, hyper attachants et parfois hyper chiants… Ils sont autonomes et dépendants à la fois. Ils sont en permanence à la recherche des limites, de l’autre, de l’adulte. Comme on s’accrocherait à un grillage, pour le secouer de toutes nos forces, jusqu’à épuisement, pour s’assurer que cette barrière là, elle tient, elle est bien solide, elle est bien là, et qu’ils sont bien protégés…

   Ces enfants, qui n’acceptent pas les règles et qui en ont besoin, qui les réclament inconsciemment et les rejètent ouvertement, qui ont besoin de liberté et de cadre en même temps, sont épuisants, éreintants… Et le système scolaire avec lequel nous vivons et à qui nous confions nos enfants vient souvent faire flamber ce fonctionnement. Ils n’ont pas de place, ils n’ont pas leur place. Nulle part. Ils la cherchent et on ne leur permet pas de la trouver. Car on leur cherche une case parmi celles existant déjà, sauf qu’ils ne rentrent dans aucune d’elles. Ils n’ont pas la même forme que les autres enfants et il faut trouver un contenant, un contour, encore bien différent… Et quand les gens en face s’autorisent à essayer de les faire rentrer de force dans l’une de ces cases, quelle violence pour l’enfant… Quelle violence en tant que parent. Ce sentiment que notre enfant, quel que soit le moment, quels que soient ses efforts, ne sera jamais assez « bon ». Ils seront toujours « trop » ou « pas assez ». Ils seront difficilement évaluables et terriblement déstabilisants parce qu’ils remettront en cause tout un système et un fonctionnement qui semble être bien huilé… Mais pas pour eux, non. Ils sont une pièce unique et à part, dans cette mécanique pourtant bien organisée. Il n’y a pas de place pour eux. Pas de place pour ces enfants différents… Et pourtant, pas si différents. Car il n’y a pas d’étiquette pathologique à y coller, ni de diagnostic à poser. Ils ne sont pas assez « troublés » pour faire partie d’un syndrome et sont pourtant troublants. Il ne sont pas assez « touchés », même s’ils sont touchants. Ces enfants, toujours « trop » ou « pas assez ».

   Alors quoi, que répondre face à ces adultes, à l’entourage, qui pointent systématiquement ce qui ne va pas ? Le fait qu’ils ne rentrent pas dans les cases ? Va-t-on le jeter à la poubelle cet enfant ? Nous le renvoyons au SAV ? Nous demandons à faire valoir notre joker « satisfait ou remboursé » ? Ah non, j’oubliais… Nous ne parlons pas d’objets, ni de consommation. Mais d’un enfant. D’un être humain et qui, par définition, implique la notion d’identité propre et unique. D’un fonctionnement propre et unique. Mais ça aussi, vous semblez l’avoir oublié.

   Dans cette société basée sur la rentabilité, la gavage intellectuel, la décérébration pour faire de nous de meilleurs consommateurs, les enfants « différents mais pas tant que ça » bousculent la routine, les pratiques, et nous imposent de nous questionner plus en profondeur, de nous reconnecter avec ce qu’est dans le fond, un enfant ? Qu’est-ce qu’un être en développement ?

   Et si c’était eux, ces enfants « dérangeants », qui nous permettaient de réfléchir constamment aux valeurs de notre Humanité ? De nous remettre constamment en question pour nous faire avancer, évoluer ? Et si leur place, leur mission, c’était bien celle la : nous rappeler que rien n’est acquis, que nous pouvons évoluer, nous améliorer. Et s’ils étaient là pour nous faire progresser dans notre façon d’aborder l’enfant et toutes nos valeurs humaines ? Car sans eux, nous ne nous remettrions pas autant en question : soi-même, notre éducation, notre enfance… Alors au fond, je crois que ces enfants (pas si) différents, je les remercie. Pour ce qu’ils bousculent et pour ce qu’ils font avancer.

Marion.