J’ai de la peine pour toi.

Toi qui te sens contenue uniquement sous le regard de l’autre, des autres parents, des professionnels de la crèche. Devant le médecin, la voisine, ou la grand-mère.

Toi qui as travaillé ce sourire, en guise de vernis social, pour montrer que tout va bien. Que les enfants « c’est merveilleux et c’est que du bonheur ». Que c’est la meilleure chose qui te sois arrivée dans la vie. Que non, des jumeaux, c’est pas si compliqué à gérer.

Toi que je vois depuis plusieurs mois, tous les matins et tous les soirs. A récupérer tes enfants, à gérer les décharges émotionnelles de fin de journée. En accusant le coup toute seule, sans rien dire. Du moins, devant les autres…

Mais je t’ai vue, ce soir. En sortant de la crèche. Et tu ne m’avais pas vue. Je t’ai vue hurler sur tes enfants, de fatigue, de colère, d’épuisement. Le sourire et la bonne figure avaient disparus. Je ne sentais qu’épuisement, agacement et colère dans ta voix. Tu leur criais dessus, pour qu’ils se taisent et qu’ils s’assoient tranquillement dans la voiture. Parce que c’était l’heure, et que c’était réglé comme ça dans le timing. Parce que surement tu étais épuisée. Et que tu n’en peux plus… Mais tu n’as pas le droit de le dire, et personne ne l’entend. Parce que personne ne te vois…

Je t’ai vue et entendue, moi, ce soir-là. Je me suis arrêtée car cette voix, ces émotions, je les connais. Je les aies vécues. Je me suis tournée vers toi, avec beaucoup d’empathie, de compassion, et de tendresse… Lorsque tu m’as vue, tu as retrouvée ta contenance, ton sourire. Tu m’a saluée et tu as parlé de nouveau avec gentillesse et bienveillance à tes enfants. Pour ne pas que je vois. Pour ne pas que je sache.

Je ne te connais pas mais à ce moment-là, j’aurais eu envie de venir te voir, te regarder droit dans les yeux, avec mon regard embué d’émotion et d’empathie et te dire : « Je sais, je connais. Et je crois que tu as besoin d’aide. » Je sais… Je sais… Avec un sourire compatissant et bienveillant.

Parce que moi aussi, à un moment j’aurais eu besoin que quelqu’un me dise que j’ai besoin d’aide. Au lieu de ce discours culpabilisant : « les enfants, c’est que du bonheur ! », « les tiens sont en bonne santé, de quoi tu te plaind ? », « ça va passer, ils vont finir par grandir et par dormir », « tous les enfants sont comme ça, ne t’en fais pas », « ce n’est rien ça va passer »

Car non, ce n’est pas rien. Etre mère aujourd’hui, dans notre société et en France, ce n’est pas rien. C’est énorme, colossal, et terrifiant à la fois. Le regard des gens et leur jugement peuvent être dévastateurs… Car en France aujourd’hui, il est plus facile de pointer du doigt une mère en la considérant comme défaillante, que de lui tendre la main et la regarder avec bienveillance et en lui disant « je crois que vous avez besoin d’aide, est-ce que je peux vous aider ? ».

Le mythe de la mère parfaite doit être anéanti. Au profit de la mère telle qu’elle est réellement, c’est-à-dire humaine : avec des envies, des besoins, des responsabilités… Mais surtout : une entité à part entière ! Etre mère ne doit pas être notre seule identité. Nous ne devons pas oublier l’individu que nous sommes avant tout. Avec son Histoire, ses affects, ses émotions, son fonctionnement, ses fragilités, ses imperfections, ses moyens de défenses…

La société de la Réussite a engendré des mères aux failles narcissiques encore plus béantes. L’épée de Damoclès qui plane au-dessus de la Maternité est encore plus grande, plus lourde et plus menaçante que jamais. Il est temps que cela change ! Pour nous, Mères actuelles, mais aussi pour nos filles, les futures mères. Et pour l’Humanité toute entière.

Marion.