Photo : MJP Photography

 Je me souviens très bien de ce jour.

  Ce jour où tout a lâché. Comme si après une période d’agitation, on se retrouvait à perdre l’équilibre, sonné… Comme quand on est gamins et qu’on a trop tourné sur soi-même.

  Ce jour-là, il y avait du brouillard dehors. Il faisait gris. Et dans ma tête aussi. Mon corps s’est alors mis au ralenti, et j’étais déjà loin. De mes enfants, de mon mari, de la réalité… J’ai commencé à me sentir submergée, noyée. Comme si j’étais au milieu d’un océan, en pleine nuit, avec du brouillard. J’entendais tout de loin, avec des acouphènes, des bruits familiers que je n’arrivais pas à distinguer. Le brouillard dans ma tête est devenu de plus en plus épais, et j’ai commencé à perdre pied… Je voulais être seule, qu’on me laisse tranquille. Je ne voulais parler à personne, et j’avais peur que les gens me parlent… Je voulais juste… Du calme. Et dormir, surtout dormir.

  Cette absence de sommeil depuis des mois devenait une vraie torture. Mon cerveau ne faisait plus la différence entre le jour et la nuit. Je n’avais plus aucun moment de répit intérieur. A aucun moment, mon corps et mon esprit ne pouvaient se débarrasser des encombrements psychiques et physiologiques vécus dans la journée. Et ces bruits, incessants dans ma tête… Il y avait toujours du bruit, et en même temps j’entendais tout de loin. Les gens me paraissaient si agités, si excités autour de moi. Cela m’angoissait, tout allait trop vite.

Et puis, j’ai arrêté de le regarder. J’ai arrêté de regarder mon bébé, sans m’en rendre compte. J’étais uniquement dans le nursing de base. Le nourrir et le changer. Tous les moments d’éveil, je n’étais pas là. Et puis, il s’est mis à pleurer. A hurler. Nuit et jour. Je n’en pouvais plus, je voulais qu’il me laisse tranquille. Qu’il se taise ! Je voulais le calme. Et je voulais dormir. Surtout dormir. Pourquoi ce bébé me torturait tant ? Pourquoi m’empêchait-il de dormir ? Quel était cet être ignoble que j’avais mis au monde ? Je me suis mise à lui en vouloir, et à le détester… En fait, il m’appelait. Il était devenu terriblement angoissé car il cherchait sa maman…

Et mes filles, mes plus grandes. Pourquoi me sollicitaient-elles autant ? Pourquoi avaient-elles besoin de moi ? Je voulais qu’elles me fichent la paix… Qu’est-ce que ça pouvait leur faire, que je sois là ou pas ? Et puis d’ailleurs, qui a besoin de moi dans cette maison ? J’ai un mari tellement extraordinaire et compétent, qui prend toute la place ici… Il n’a pas besoin de moi. Personne n’a besoin de moi. Il peut se débrouiller sans moi. Et eux aussi.

Je n’arrêtais pas de dire à mon mari : « de toute façon, tu es déjà parti ! ». Un jour, il m’a répondu : « non, c’est toi qui est partie… Tu n’es plus là. ». Je n’ai pas compris de suite.

  Et un jour dans ce brouillard épais, j’ai aperçu une lumière, puis deux. Je m’y suis accrochée, je les ai fixées et je leur ai fais confiance. J’ai suivi la route qu’elles me montraient. C’est alors que j’ai compris où j’étais. Et que des mots comme « dépression » « dépression du post-partum » sont apparus. Alors, tout s’en vite enchainé : la prise en charge sage-femme, les contacts psy… J’étais déjà fatiguée et à bout, comme un marathonien qui arrive en fin de parcours, mais qui s’accroche car il voit ce petit stand pour se ravitailler, avant la ligne finale. J’ai tenu bon, de toutes mes forces. Et puis, j’y suis allée. J’y suis allée franchement, j’ai accepté de vivre quelque chose qui me faisait peur depuis longtemps : aller se perdre au plus profond de soi… Ouvrir une porte, ouvrir la boite de Pandore… Un monde inconnu, angoissant et terrifiant m’attendait. J’avais peur de ce que j’allais trouver, de ce que j’allais devoir affronter, de ce que j’allais devoir combattre.

  Cet océan et ce brouillard se sont évaporés, et la terre s’est alors ouverte sous mes pieds. Et à partir du moment où j’ai commencé le travail thérapeutique, j’ai accepté de lâcher prise. J’ai tout lâché… Et j’ai plongé… plongé… plongé… J’ai perdu pied. J’ai plongé sans être sure qu’il y avait un fond… Je me suis retrouvée dans les propres entrailles de ma souffrance. Je suis tombée et me suis perdue dans les limbes les plus profondes de mon psychisme, dans les abysses de ma personne… j’y ai rencontré mes peurs les plus importantes, les plus anciennes… Les plus enfouies. Je me suis retrouvée en enfer. L’enfer de mon esprit. Et j’ai commencé à sentir que je m’éloignais de la réalité. Ma perception de la réalité présentait tellement de distorsions… Où se situait le réel ? Qu’est-ce qui était vécu ? Imaginé ? Fantasmé ? Je ne me reconnaissais plus, et je ne reconnaissais plus les miens. Parfois je sortais la tête de l’eau, je regardais autour de moi mon quotidien, et je me disais « Qu’est-ce que je fous la ? Ce n’est pas ma vie ? Ce ne sont pas mes enfants ? Ce n’est pas chez moi ? ». Je me sentais basculer dans la folie. Je me sentais me perdre. Mon identité, ce qui faisait de moi Marion a volé en éclat. Je ne savais plus dire ni affirmer qui j’étais.

Puis, j’ai eu envie de partir… De fuir la maison. Qui pourrait me regretter ? Mes enfants n’ont de toute évidence pas besoin de moi. Je ne suis essentielle à personne. Je ne suis importante pour personne. Et même, je me sentais nocive pour mes enfants… Un jour sur la route, il pleuvait tellement que je me suis dit : ce serait tellement simple et facile d’en finir avec cette souffrance. Là, tout de suite, d’un simple coup de volant…

  Ces peurs que j’ai accepté de rencontrer et d’affronter, ont eu l’effet sur moi d’une marre immense de pétrole gluant, collant, suffoquant… Quelque chose d’absolument colossal qui vous envahit, et contre lequel vous vous sentez si impuissant.

Et je me suis battue. Contre tout ça. Je les ai affrontées à mains nues ces peurs. Je me suis battue et me suis extirpée de tout ça, seule mais accompagnée. J’y suis allée de façon frontale et brute, parce que c’est tout ce qui restait au fond de moi. Je n’avais plus que ça qui me maintenait en vie. Cette pulsion animale et viscérale, ce bout d’instinct de survie qui pousse encore un peu plus loin les limites de l’entendable… Et puis aussi, l’amour. L’amour mélangé à la peur de perdre mon mari. La peur de me retrouver seule, sans mon mari ni mes enfants.

  Durant cette période de ma vie, j’ai traversé l’enfer. J’ai revisité des choses de mon passé, de ma vie. J’ai ouvert la boite de Pandore… Sans aucune certitude qu’un jour, je retournerais à ma vie d’avant, que je retrouverais le chemin d’où je me suis égarée…

Mais j’ai lâché. J’ai lâché prise jusqu’à me perdre moi-même. Et tomber, dans une chute infernale, interminable et vertigineuse, à l’intérieur de moi-même.

  Ce tremblement de terre intérieur, ce séisme… Ce « tremblement de mère » je l’ai vécu, expérimenté, éprouvé. C’est une épreuve hors réalité, que personne ne peut imaginer, et que seules les mères l’ayant connue peuvent comprendre.

  Au final, c’est comme traverser une tempête violente en plein océan, en étant sur un radeau de fortune. La seule solution, la plus instinctive et la plus animale, c’est de ce cramponner de toutes ses forces à ce radeau. Ne pas le lâcher, quoi qu’il arrive. Le radeau c’est le quotidien, la réalité, les choses très basiques de la vie. Et c’est lorsqu’on a été le plus éprouvé, qu’on est à bout de force, que la tempête s’arrête. Les efforts ont payé, le ciel s’éclaircit, l’eau s’est calmée. Et on arrive alors sur un rivage, sur la terre ferme. On y trouve un énorme miroir ; et on se voit soi. On se voit vraiment, tel qu’on est et tel que les autres nous voient. On se découvre soi pour la première fois depuis si longtemps. Mais quelle rencontre… Quelle émouvante et puissante rencontre que de pouvoir se voir soi, tel qu’on est à l’intérieur. Et se saluer pour la première fois, trouver beau et bien cet être intérieur. Être fier de se dire que la personne qu’on voit là, c’est celle que l’on est. Le chemin que l’on avait perdu est de nouveau là, devant nous. On retrouve les siens, il fait beau et on sait où on va. On marche d’un pas ferme et assuré, léger et heureux. La vie ne reprend pas son cours : elle le continue. Différemment.